
Noa, 11 ans d'alya, seule à 18 ans, aujourd'hui éducatrice spécialisée et hydrothérapeute
Il y a des départs qui se décident en un instant. Pour Noa, tout a commencé par une brochure ramassée à la poste, lors d'un voyage scolaire en terminale. Une visite improvisée à un programme Massa. Et puis ce moment précis, en descendant du car au Bac Bleu Blanc : « C'est bon, l'année prochaine, je suis là. Il n'y a rien à faire, c'est décidé. »
Onze ans plus tard, mariée, maman d'une petite fille de 5 ans, installée à Jérusalem, Noa est éducatrice spécialisée et hydrothérapeute. Elle accompagne des jeunes adultes en situation de handicap moteur dans leur passage vers le monde du travail. Mais avant d'en arriver là, il y a eu un parcours qu'elle qualifie elle-même d'atypique : une aliyah en solo à 18 ans, sans famille sur place, suivie d'un service à l'armée israélienne en tant que jeune fille religieuse francophone — une combinaison rare, à l'époque, dans les rangs de Tsahal.
L'INTERVIEW COMPLÈTE DE NOA :

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Se jeter à l'eau
« En hébreu, on dit likfots lamayim — se jeter à l'eau. C'est vraiment ce que j'ai fait. » Noa ne minimise pas l'inconscience qu'il a fallu pour partir aussi jeune, aussi seule. Elle l'appelle même de la naïveté — et reconnaît qu'avec le recul, c'est peut-être cette naïveté qui l'a sauvée. « Si j'avais trop réfléchi, je me serais peut-être dit : non, laisse tomber, reste en France, tout va bien se passer. »
Sa famille, elle, n'a pas vu venir cette décision. Aînée des filles, avec un frère plus âgé et quatre petites sœurs derrière elle, Noa partait sans aucun repère familial en Israël — aucune tante, aucun cousin éloigné, rien. « Mes parents venaient souvent en Israël, ils en parlaient comme du plus beau pays du monde. Mais ils ne m'ont jamais poussée. C'était une vraie peur, pour eux, d'envoyer leur enfant seule, sans personne sur place. »
C'était une vraie peur, pour eux, d'envoyer leur enfant seule, sans personne sur place.
La jupe et la guerre des petits détails
Le service militaire, Noa le décrit sans détour : compliqué, surtout au début. Française, religieuse, sans réseau — un profil que l'armée connaissait peu à l'époque. Elle raconte une anecdote restée gravée : pendant ses deux premières semaines d'entraînement, elle a dû se battre simplement pour obtenir une jupe d'uniforme correspondant à ses convictions religieuses. Personne ne la comprenait, certains la regardaient de travers. Elle a tenu bon.
« Je pense que si j'avais cédé sur ce détail-là au début, j'aurais eu beaucoup de mal à tenir sur tout ce qui comptait vraiment pour moi après. » Le respect, dit-elle, s'est construit petit à petit — par les bonnes rencontres, par la constance, jamais par la facilité.
Elle se souvient aussi d'un choc culturel inversé : une camarade complètement éloignée de la pratique religieuse, élevée dans un kibboutz, qui lui a un jour demandé de lui apprendre le Shéma — la prière la plus élémentaire pour beaucoup de juifs de France. « Moi qui arrivais avec ma petite honte de "française qui ne sait pas grand-chose", c'est elle qui venait me demander la chose la plus évidente du monde. Ça m'a appris à voir la complexité réelle de la société israélienne — toutes ses couleurs, ses contradictions. »
Moi qui arrivais avec ma petite honte de "française qui ne sait pas grand-chose", c'est elle qui venait me demander la chose la plus évidente du monde. Ça m'a appris à voir la complexité réelle de la société israélienne — toutes ses couleurs, ses contradictions.
Un métier qui s'est imposé à elle
Avant l'armée, Noa pensait avoir tourné la page sur le monde du handicap, où elle avait grandi enfant — sa petite sœur, née porteuse d'un handicap, l'y avait plongée dès ses 11 ans. En partant en Israël, elle voulait autre chose : un bac scientifique, des études d'ingénieur, loin de ce monde-là. « Je l'ai laissé à l'aéroport de Roissy. Je ne l'ai pas pris avec moi. »
Mais l'armée l'a rattrapée — elle s'est retrouvée à accompagner des soldats blessés, puis des soldats en situation de handicap intégrés dans différents postes. « Le naturel est revenu au galop », sourit-elle.
Aujourd'hui, Noa travaille dans une école-centre qui accueille des élèves de 6 à 21 ans, avec sa propre piscine d'hydrothérapie. Elle accompagne en particulier les 19-21 ans, ceux qui s'apprêtent à basculer du monde scolaire vers le monde du travail — tous porteurs d'un handicap moteur. Son rôle dépasse largement l'enseignement classique : gestion d'une équipe pluridisciplinaire (kinés, ergothérapeutes, orthophonistes, infirmiers), adaptation des apprentissages aux besoins réels (gestion d'un budget, compréhension du système bancaire, connaissance de ses droits), relation continue avec les familles, et tout un volet de soin en piscine acquis via une certification complémentaire à son diplôme initial.
Pour les francophones du secteur médico-social ou paramédical envisageant l'alyah, le témoignage de Noa éclaire une réalité frappante : elle observe qu'en Israël, le rapport au handicap lui semble bien plus naturel et intégré que ce qu'elle connaissait en France — des personnes en situation de handicap visibles et actives jusque dans les centres commerciaux, des barrières sociales tombées depuis longtemps. Une différence culturelle qui, selon elle, change concrètement la manière de travailler.
Et la question qui revient souvent — « tu fais ça par mission, par vocation ? » — Noa la refuse fermement. « Je n'aime pas l'idée du sacrifice. Je reçois tellement en retour que je ne vis pas ça comme un service rendu. C'est devenu mon monde normal — au point que c'est parler avec des gens "ordinaires" qui, parfois, me fait un effet bizarre. »
Le réseau, plus fort que tout
Sur la question de l'isolement, Noa ne tourne pas autour du pot : faire ce chemin seule a été à la fois un défi et un atout. Son cercle d'amis, construit sur place au fil des années, est devenu sa véritable famille — y compris pendant la guerre, quand son mari (lui aussi français, comme toute sa belle-famille) a été appelé en réserve après le 7 octobre.
Elle insiste sur un point essentiel pour qui s'installe ici : même immergée à 100 % dans la société israélienne, parler hébreu toute la journée, le besoin de retrouver d'autres francophones reste réel et légitime. « Parler à une copine française dont le mari est aussi en milouim, ce n'est pas la même chose que parler à une Israélienne dans la même situation. Ce ne sont pas les mêmes défis. Même avec toutes les bonnes intentions du monde, la famille restée en France ne peut pas vraiment comprendre ce qu'on vit ici. »
Ce qu'elle dirait à ceux qui hésitent
Interrogée sur les francophones qui hésitent encore à franchir le pas, Noa se montre prudente — presque réticente à donner un conseil universel. « C'est trop de responsabilité de dire à quelqu'un : lâche tout, viens. » Pour les lycéens et jeunes sans attaches, en revanche, son conseil est net : partir juste après le bac, au moment où l'on n'a encore aucune charge en France. Pour les autres — ceux qui ont déjà un travail, des enfants scolarisés, une vie construite — elle reconnaît la complexité réelle du saut, sans fausse promesse.
Un conseil pratique revient, lui, sans ambiguïté : ne jamais comparer. Pas les prix, pas le confort, pas le quotidien d'avant. « Il faut laisser la France de côté. On ne peut pas faire de comparaison, ce n'est pas possible. »
Quant à ce qui lui aurait manqué à son arrivée et qui existe aujourd'hui : un point de repère, un réseau où poser ses questions sans jugement. Elle se souvient d'une structure francophone d'aide à l'enrôlement militaire qui l'avait beaucoup aidée à l'époque, et dont elle doute aujourd'hui de l'existence. Une plateforme comme NETIV, dit-elle, répond exactement à ce besoin : avoir des contacts, avoir des retours d'expérience concrets, ne pas être seul face aux questions du quotidien.
C'est trop de responsabilité de dire à quelqu'un : lâche tout, viens.
Le moment où c'est devenu « chez elle »
Le sentiment d'appartenance, Noa le situe avec précision : ce jour de terminale, en descendant du car. Mais elle distingue le ressenti, instantané, de la compréhension profonde, qui s'est construite avec le temps — et particulièrement à travers les épreuves collectives. Le 7 octobre et la guerre qui a suivi, avec son mari parti en milouim, ont selon ses mots ancré encore plus fort cette certitude qu'il n'existe, pour elle, aucune option de retour en France.
Elle garde aussi les souvenirs heureux : la fierté lors des cérémonies militaires, ou ce moment, coincée dans les embouteillages de Jérusalem un soir de Yom HaZikaron, sa fille en pleurs sur le siège arrière, les chants à la radio et les drapeaux israéliens partout en ville à l'approche de Yom HaAtzmaout. « Les larmes sont montées. Je me suis dit : voilà, c'est ça qu'on ressent. »


